samedi 12 octobre 2013

Un art de la mémoire? Le monument commémoratif en 1918



      Avec la fin de la première guerre mondiale la plupart des pays européens voit se multiplier des monuments commémoratifs, dont le but est de rendre honneur aux soldats morts au combat. Or, la plupart d'entre eux ont disparu, les corps n'ont pas été restitués, ou ont été enterrés dans d'autres pays. Comment garder une trace dès lors de celui qui n'est pas là? Peut-on commémorer les morts en l'absence de corps? C'est alors que les noms, de longues listes inscrites sur les monuments, viennent remplacer les corps et permettre à la mémoire d'en fixer le souvenir. Ces monuments auront un énorme succès: après la guerre on en compte 38000 en France et 33000 en Angleterre. Ils sont aussi très nombreux en Italie et en Allemagne.
Monument aux morts, Champagne-sur-Oise

    Ainsi, 1918 marque le début d'un "memory boom", une sorte de vague commémorative universelle, qui a participé au processus de deuil des sociétés. Faire le deuil, cela veut dire surmonter une étape critique de la vie en acceptant de tourner une page. Cette page qui se tourne, et qui a fait de la Guerre un événement du passé,  a été d'autant plus longue que l'absence des corps l'a rendue plus difficile: le culte de l'absence a dû pallier l'absence des corps. Il a pris deux aspects particulièrement innovants: d'une part, la création d'un culte au soldat inconnu dans tous les pays;
Célébration devant le tombeau au Soldat Inconnu, Rome

 et d'autre part, la vénération des noms, sous la forme de liste de morts sur des monuments, constituant un espace sacré. Ce remplacement des hommes par leur nom est un des plus grands effets de la Grande guerre dans l'histoire culturelle. Cette innovation a fait date et explique plus tard la recherche et l'inscription des noms des victimes de la Shoah.
Le nom des Juifs morts en 1942, Mémorial de l'Holocauste, Berlin
  
 Comme l'écrit l'historien américain Jay Winter "les monuments aux morts sont extraordinaires, non seulement comme traces mais aussi comme langage qui insère la Grande Guerre dans la mémoire familiale et dans celle du village. La mémoire collective concerne les petites communautés, et non la nation. Les familles ont une mémoire, pas la nation."

Quel sens donner aujourd'hui à une date comme celle du 11 novembre alors que personne d'entre nous n'a vécu les événements qu'elle commémore?  Selon Antoine Prost , historien et président du conseil scientifique de la Mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, cette date reste dans le souvenir des Français comme celle de l'aboutissement d'une épreuve extraordinaire - on compte des morts par millions- que la société a traversée, qui unit la société. 

Mais cette mémoire n'est pas toujours unanime: les monuments rendent hommage aux morts mais ils peuvent aussi glorifier la patrie, quand plus rarement  ils peuvent dénoncer la guerre comme à Gentioux. 



Cette date sert aujourd'hui aussi à réfléchir aux inflexions de l'histoire. "14-18 est un événement qui a remodelé la planète:  le monde a changé de centre de gravité au profit des Etats Unis, les grandes questions modernes sont apparues: la montée des revendications nationalistes dans les pays colonisés, la question de l'absolue légitimité de l'Etat, la fin d'une bourgeoisie qui vivait de ses rentes "...

Une date pour faire le point donc, et pour aider à réfléchir aux valeurs auxquelles la République a su rester fidèle en cette période trouble de l'Histoire. N'y-a t-il pas là une leçon à tirer pour construire nos sociétés d'aujourd'hui?